Sommaire
IPremier mouvement : « Nous allâmes… beauté brune »IIDeuxième mouvement : « Quand cela serait vrai… sans plaisir. »IIITroisième mouvement : « J'ai toujours senti… Cherchez ailleurs vos philosophes. » Ce contenu a été rédigé par l'équipe éditoriale de Kartable.
Dernière modification : 21/10/2026 - Conforme au programme 2026-2027
Nous allâmes donc un soir après souper nous promener dans le parc. Il faisait un frais délicieux, qui nous récompensait d'une journée fort chaude que nous avions essuyée. La Lune était levée il y avait peut-être une heure, et ses rayons qui ne venaient à nous qu'entre les branches des arbres, faisaient un agréable mélange d'un blanc fort vif, avec tout ce vert qui paraissait noir. Il n'y avait pas un nuage qui dérobât ou qui obscurcît la moindre étoile, elles étaient toutes d'un or pur et éclatant, et qui était encore relevé par le fond bleu où elles sont attachées. Ce spectacle me fît rêver ; et peut-être sans la Marquise eussé-je rêvé assez longtemps ; mais la présence d'une si aimable dame ne me permit pas de m'abandonner à la Lune et aux étoiles. Ne trouvez-vous pas, lui dis-je, que le jour même n'est pas si beau qu'une belle nuit ; oui, me répondit-elle, la beauté du jour est comme une beauté blonde qui a plus de brillant ; mais la beauté de la nuit est une beauté brune qui est plus touchante. Vous êtes bien généreuse, repris-je, de donner cet avantage aux brunes, vous qui ne l'êtes pas. Il est pourtant vrai que le jour est ce qu'il y a de plus beau dans la nature, et que les héroïnes de romans, qui sont ce qu'il y a de plus beau dans l'imagination, sont presque toujours blondes. Ce n'est rien que la beauté, répliqua-t-elle, si elle ne touche. Avouez que le jour ne vous eût jamais jeté dans une rêverie aussi douce que celle où je vous ai vu près de tomber tout à l'heure à la vue de cette belle nuit. J'en conviens, répondis-je ; mais en récompense, une blonde comme vous me ferait encore mieux rêver que la plus belle nuit du monde, avec toute sa beauté brune. Quand cela serait vrai, répliqua-t-elle, je ne m'en contenterais pas. Je voudrais que le jour, puisque les blondes doivent être dans ses intérêts, fît aussi le même effet. Pourquoi les amants, qui sont bons juges de ce qui touche, ne s'adressent-ils jamais qu'à la nuit dans toutes les chansons et dans toutes les élégies que je connais ? Il faut bien que la nuit ait leurs remerciements, lui dis-je ; mais, reprit-elle, elle a aussi toutes leurs plaintes. Le jour ne s'attire point leurs confidences ; d'où cela vient-il ? C'est apparemment, répondis-je, qu'il n'inspire point je ne sais quoi de triste et de passionné. Il semble pendant la nuit que tout soit en repos. On s'imagine que les étoiles marchent avec plus de silence que le soleil, les objets que le ciel présente sont plus doux, la vue s'y arrête plus aisément ; enfin on en rêve mieux, parce qu'on se flatte d'être alors dans toute la nature la seule personne occupée à rêver. Peut-être aussi que le spectacle du jour est trop uniforme, ce n'est qu'un soleil, et une voûte bleue, mais il se peut que la vue de toutes ces étoiles semées confusément, et disposées au hasard en mille figures différentes, favorise la rêverie, et un certain désordre de pensées où l'on ne tombe point sans plaisir. J'ai toujours senti ce que vous me dites, reprit-elle, j'aime les étoiles, et je me plaindrais volontiers du soleil qui nous les efface. Ah ! m'écriai-je, je ne puis lui pardonner de ma faire perdre de vue tous ces mondes. Qu'appelez-vous tous ces mondes ? me dit-elle, en me regardant et en se tournant vers moi. Je vous demande pardon, répondis-je. Vous m'avez mis sur ma folie, et aussitôt mon imagination s'est échappée. Quelle est dons cette folie ? reprit-elle. Hélas ! répliquai-je, je suis bien fâche qu'il faille vous l'avouer, je me suis mis dans la tête que chaque étoile pourrait bien être un monde. Je ne jurerais pourtant pas que cela fût vrai, mais je le tiens pour vrai, parce qu'il me fait plaisir à croire. C'est une idée qui me plaît, et qui s'est placée dans mon esprit d'une manière riante. Selon moi, il n'y a pas jusqu'aux vérités à qui l'agrément ne soit nécessaire. Eh bien, reprit-elle, puisque votre folie est si agréable, donnez-la-moi, je croirai sur les étoiles tout ce que vous voudrez, pourvu que j'y trouve du plaisir. Ah ! Madame, répondis-je bien vite, ce n'est pas un plaisir comme celui que vous auriez à une comédie de Molière ; c'en est un qui est je ne sais où dans la raison, et qui ne fait rire que l'esprit. Quoi donc, reprit-elle, croyez-vous qu'on soit incapable des plaisirs qui ne sont que dans la raison ? Je veux tout à l'heure vous faire voir le contraire, apprenez-moi vos étoiles. Non, répliquai-je, il ne me sera point reproché que dans un bois, à dix heures du soir, j'aie parlé de philosophie à la plus aimable personne que je connaisse. Cherchez ailleurs vos philosophes. (GF, pp. 59-61)
Fontenelle
Entretiens sur la pluralité des mondes
1686
Ce passage constitue l'incipit des Entretiens sur la pluralité des monde. Il répond aux différentes fonctions de l'incipit (fonction informative, fonction programmative, fonction incitative) et exerce la stratégie de la captatio benevolentiae, à savoir l'art d'éveiller la bienveillance du lecteur.
Premier mouvement : « Nous allâmes… beauté brune »
Le passage s'ouvre en renseignant sur les différentes circonstances dans lesquelles se passent ces entretiens : le « nous », le soir et après le souper.
L'identité des personnages reste inconnue au début, il faut attendre quelques lignes pour comprendre que c'est l'association de la Marquise et du narrateur qui s'avère être un philosophe.
Le cadre scientifique est mis en place par la lune, les étoiles, l'absence de nuages. L'observation du ciel est très importante et fait référence à la démarche scientifique du XVIIe siècle à laquelle s'ajoutent obligatoirement deux autres attitudes : penser et réfléchir.
Il est possible de lire le nom « spectacle » comme la métaphore de la beauté de la nuit, mais le lecteur peut aussi penser à celui auquel il va assister, celui des « entretiens » de la Marquise et du philosophe.
Le nom « spectacle » reprend les lignes précédentes par métaphore : la beauté de la nuit est un vrai « spectacle ».
Les propos sur la beauté du jour et l'utilisation des figures de style suggèrent le raffinement des pages à venir : les entretiens porteront sur la science mais seront réalisés avec un style raffiné ; Fontenelle confirme cette esthétique par son écriture. Le narrateur philosophe fait aussi preuve, par de telles comparaisons, de galanterie à l'égard de la Marquise.
Comparaison de la beauté du jour à la beauté blonde pour mettre en évidence la force de la lumière du jour.
Proposition subordonnée relative ayant pour fonction d'être complément de l'antécédent « nuage ».
Deuxième mouvement : « Quand cela serait vrai… sans plaisir. »
Les différences entre le jour et la nuit mises en évidence par l'un et l'autre des interlocuteurs mettent en place un moment de confidences. Le narrateur philosophe justifie la nécessité de la nuit par un temps de repos nocturne bénéfique à tous et souligne les qualités de la nuit en lui opposant l'uniformité du jour.
Les propos du narrateur philosophe évoluent progressivement : les considérations esthétiques du jour et de la nuit sont délaissées au profit de considérations plus scientifiques. C'est ainsi qu'il se laisse aller à sa rêverie basée sur des réflexions. Il doit malgré lui la dévoiler et la partager avec la Marquise. C'est une façon pour Fontenelle de lancer le véritable sujet des Entretiens sur la pluralité des mondes et d'attiser la curiosité des lecteurs.
Troisième mouvement : « J'ai toujours senti… Cherchez ailleurs vos philosophes. »
La Marquise exprime son goût pour les étoiles et n'aimerait pas que ces dernières disparaissent immédiatement. De là, très spontanément comme le suggère l'utilisation de l'exclamation, le philosophe exprime ses pensées, dévoile sa rêverie, ses idées scientifiques.
Volontairement ou pas, consciemment ou inconsciemment, le narrateur philosophe a donné des indices sur son propre travail prenant ainsi plaisir à le partager. Il doit donc répondre à la Marquise vive d'esprit et curieuse.
S'amorcent ainsi le propos scientifique, la réflexion, l'échange entre les deux personnages. On sait que les entretiens porteront sur l'astronomie.
Pour le narrateur philosophe, chaque étoile correspond à un monde. Il fait part de ses doutes, de la non véracité possible de ses propos. Cela renvoie à une démarche scientifique basée sur l'expérimentation, la recherche, l'expérience comme le voulait le XVIIe siècle : il faut exercer son esprit critique.
La notion du plaisir est également très importante car apprendre, découvrir sont source de réjouissances. Fontenelle rejoint bien là le précepte docere et placere : « apprendre et plaire ».
Le narrateur philosophe se rétracte comme le soulignent les derniers mots de ce passage ; il émet ses gênes à enseigner à une dame. Cette précaution est marque de respect, de délicatesse, de galanterie, de raffinement comme on pouvait les avoir dans les salons au XVIIe siècle. Cette précaution sert aussi à laisser un peu de suspense pour la suite : le narrateur-philosophe va-t-il accepter d'instruire la Marquise ?